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Lavande, Anti-poux & Perturbation endocrine ?

I° Origine & chronologie de la polémique

A chaque rentrée scolaire, la question des produits anti-poux devient la préoccupation de nombreux parents et une thématique récurrente pour de nombreux pharmaciens. Ces dernières années, une nouvelle question plutôt atypique a fait son apparition chez certains patients : « l’huile essentielle de lavande, présente dans ces produits anti-poux, est-elle un perturbateur endocrinien qui fait pousser les seins chez les jeunes garçons ? ». Mais d’où vient cette étrange interrogation?

Tout commence avec un article publié en 2007 par Henley et al. [1] et faisant référence à un lien possible entre trois cas de gynécomastie chez de jeunes garçons et la présence d’huile essentielle de lavande et de Tea tree dans leurs produits cosmétiques.

En 2010, la même équipe fera une nouvelle fois mention de ses résultats de 2007 sans pour autant apporter de nouveaux éléments [2].

En 2016, une équipe médicale identifiera une eau de Cologne comme étant la source de 3 autres cas de gynécomastie et se réfèrera à l’étude de 2007 pour considérer que l’huile essentielle de lavande en est la cause (sans pour autant en faire la démonstration) [3].

Enfin, début 2018, un jeune chercheur travaillant avec l’équipe de l’étude de 2007 réalisera une présentation à la société d’endocrinologie où il mentionnera la réalisation de nouveaux tests qui mettraient en avant l’activité oestrogénique des composants moléculaires de l’huile essentielle selon la même méthode d’évaluation in vitro, assurant qu’une étude serait publiée rapidement (malheureusement toujours pas parue à ce jour) [4]. Cette annonce retentissante s’accompagnera d’une large couverture médiatique et la polémique prendra alors des proportions jamais atteintes amenant même certaines instances à conseiller d’éviter les produits anti-poux naturels qui contiennent de l’huile essentielle de lavande.

Au-delà de l’émoi généré par cette polémique, qu’en est-il vraiment ? Quels sont les résultats de l’étude de 2007 ? Quelles sont les autres données scientifiques à disposition sur cette thématique ? Faut-il vraiment préférer les produits anti-poux de synthèse ?

II° Que dit réellement l’étude de 2007 ?

Face à trois cas cliniques de gynécomastie (apparition de seins) chez de jeunes garçons dont les taux hormonaux apparaissent normaux, une équipe médicale tente d’identifier la cause de la pathologie. Elle demande notamment aux patients de se passer de leurs produits cosmétiques habituels ce qui semble mettre fin aux symptômes. Les produits en question étant différents d’un patient à l’autre, l’équipe cherche alors à identifier le dénominateur commun dans les différentes formules. L’huile essentielle de lavande est la seule identifiée (parfois associée au tea tree dans certains produits) et il est donc décidé d’évaluer l’activité hormonale potentielle de cette huile essentielle (et de celle de tea tree). Autrement dit, l’étude tente de déterminer si ces huiles essentielles peuvent mimer l’action des hormones sexuelles avec suffisamment d’efficacité que pour perturber le système hormonal. Pour ce faire, l’équipe décide d’opter pour une évaluation in vitro de l’activité hormono-mimétique (oestrogénique et androgénique).

Les résultats obtenus indiquent notamment que pour atteindre l’action oestrogénique de l’hormone naturelle (oestradiol), l’huile essentielle de lavande doit être plusieurs centaines de milliers de fois plus concentrée. Autrement dit, l’impact de l’huile essentielle de lavande apparaît extrêmement faible. Une activité anti-androgénique extrêmement faible est également identifiée.

Les auteurs de l’étude vont cependant en conclure que l’huile essentielle de lavande ayant une activité hormono-mimétique non-nulle, elle pourrait être la cause de la gynécomastie chez ces 3 cas, l’accusant indirectement d’être un perturbateur endocrinien potentiel et donnant ainsi naissance à la polémique.

III° Un lien de causalité discutable

Sur base d’une activité oestrogénique extrêmement faible identifiée in vitro, l’huile essentielle de lavande (très probablement présente dans des quantités minimes dans les produits cosmétiques incriminés) est donc identifiée comme la cause probable d’une gynécomastie (symptôme d’une perturbation hormonale majeure).

Aux yeux des auteurs, le lien de cause à effet entre la gynécomastie et l’huile essentielle de lavande semble se justifier par le fait que l’huile est le seul ingrédient commun des produits cosmétiques utilisés par les 3 sujets et que l’arrêt de ces produits a mené à une régression de la gynécomastie.

Si on peut effectivement raisonnablement penser que les produits cosmétiques jouaient un rôle dans le phénomène, identifier la lavande comme responsable sans avoir pris en considération les autres ingrédients des produits impliqués apparaît à tout le moins prématuré, à plus forte raison lorsqu’on sait qu’un nombre important d’ingrédients cosmétiques ont été identifiés comme étant des perturbateurs endocriniens potentiels: conservateurs (ex : le Triclosan [5]), filtres UV (ex : la Benzophénone [6]) et autres substances parfumantes (ex : butylphenylmethylpropional [7]) sont autant de composés suspectés voire reconnus.

Le lien de causalité entre la présence d’huile essentielle de lavande dans les produits cosmétiques incriminés apparaît donc discutable, d’autant que la faible activité oestrogénique identifiée in vitro lors de l’étude aurait plutôt tendance à indiquer que l’huile essentielle serait incapable de générer une gynécomastie. On notera d’ailleurs que l’Agence Européenne du Médicament (EMA) s’est penchée sur la sécurité d’utilisation de l’huile essentielle de lavande et n’a pas considéré cette activité in vitro comme un risque réel [8].

IV° Discerner "activité oestrogénique" et "perturbation endocrine"

Il semble également important de rappeler qu’un perturbateur endocrinien est une substance dont l’impact sur le système hormonal est tel qu’il entraîne un effet néfaste sur l’individu. Pour qu’une substance puisse être qualifiée de perturbateur endocrinien, il faut donc qu’elle puisse altérer l’équilibre hormonal au point de générer un effet néfaste chez le sujet. Une substance qui aurait un effet hormonal avéré mais ne mènerait pas à un effet néfaste ne pourrait donc pas être qualifiée de perturbateur endocrinien. A titre d’exemple, certaines molécules présentes dans notre alimentation (Fraises, Oignons, Thé, Câpres, etc.) ont une activité oestrogénique mais ne sont pas pour autant des perturbateurs endocriniens. Dans certains cas, ces phyto-œstrogènes semblent même avoir des conséquences positives sur la santé [9]. A dose thérapeutique, certains éléments laissent d’ailleurs à penser que l’huile essentielle de lavande pourrait avoir une action régulatrice au niveau hormonal. Ainsi, l’inhalation de linalol (composé majeur de l’huile) entraine une diminution du taux d’ACTH et de Cortisol [10]. Par ailleurs, une autre étude met en évidence l’action protectrice de l’huile essentielle de lavande contre la toxicité reproductive du formaldéhyde chez le rat mâle [11]. L’équilibre hormonal étant à la fois complexe et subtil, on se gardera cependant d’extrapoler sur base de ces seuls résultats.

A contrario, on ne peut négliger le fait que l’équilibre hormonal soit multifactoriel et il est tout à fait raisonnable d’envisager qu’une multitude de petites altérations pourrait mener à un effet néfaste. C’est ce qu’on appelle classiquement l’effet cocktail.

On ne peut négliger non plus le fait que certains perturbateurs endocriniens aient montré des relations dose/activité non-linéaire (ce qui signifie qu’une dose moyenne peut avoir une action plus intense qu’une dose forte et qu’une dose faible, ou inversement) [12].

Il est donc difficile d’évaluer le risque que représente une molécule isolée à l’action hormonale très faible in vitro. Il apparaît cependant raisonnable de considérer qu’une substance dont l’activité serait équivalente à celle de certains éléments de notre alimentation ne représente pas un risque majeur.

V° Des données contradictoires

Si une étude antérieure avait effectivement mis en évidence une interaction de certaines molécules aromatiques avec les récepteurs aux oestrogènes dans certains modèles expérimentaux (tout en estimant que la relevance biologique était incertaine) [13], l’étude de 2007 est, à ma connaissance, la seule à avoir identifié cette activité oestrogénique pour l’huile essentielle de lavande. Une autre étude in vitro a, par ailleurs, été réalisée sur l’huile essentielle incriminée sans réussir à mettre en évidence une activité oestrogénique significative [14].

D’aucun pourrait arguer que la très faible action oestrogénique pourrait être amplifiée par la très faible action anti-androgénique in vivo, mais une telle action synergique ne pourrait être validée que sur un modèle animal, or une étude réalisée sur des rats femelles en 2013 ne montre aucun symptôme utéro-trophique (signe souvent associé à une activité oestrogénique significative) [15]. Une autre étude a également évalué l’impact potentiel de la lavande sur une prise de contraceptifs hormonaux sans pour autant faire état d’une activité quelconque [16].

On notera également qu’une action oestrogénique significative de l’huile essentielle de lavande aurait probablement pour conséquence de stimuler la prolifération de lignées cancéreuses oestrogéno-dépendantes telle que la MCF-7 (lignée qui a d’ailleurs été utilisée dans l’étude de 2007). Or, plusieurs études font état d’une activité antiproliférative de l’huile en question [17][18][19].

Nonobstant le fait qu’une activité oestrogénique in vitro ne se traduit pas nécessairement par une perturbation endocrine in vivo, l’ensemble des données scientifiques disponibles ne semblent pas confirmer l’hypothèse de la perturbation endocrine.

VI° Le cas des produits anti-poux

Face à cette polémique, certains organismes ont été jusqu’à déconseiller l’utilisation chez l’enfant de produits anti-poux contenant l’huile en question. Ils recommandent alors les alternatives de synthèse, « considérées comme moins dangereuses », telles que les pyréthrines ou le malathion.

On regrettera ici que les auteurs de ces recommandations n’aient pas pris la peine de consulter les études sur l’activité oestrogénique de ces alternatives de synthèse. A titre d’exemple, l’activité oestrogénique de la sumithrine (= phénothrine) a été évaluée in vitro sur le même modèle cellulaire que l’étude sur la lavande et présente une activité plus de 100 fois supérieure [20]. Sur le plan de l’activité oestrogénique, l’alternative proposée est donc largement plus questionnable que l’huile essentielle de lavande avec un potentiel perturbateur certes très faible mais néanmoins largement supérieur. On notera que des doutes équivalents pèsent sur le malathion [21] [22].

VII° Conclusions

La notion de perturbation endocrine doit impérativement devenir une préoccupation de santé majeure dans les années futures et toute industrie qui a à cœur la santé de ses clients se doit de prendre cette dimension en considération. Dans cette quête de solution à cette problématique critique, la Science se doit de jouer un rôle central. Toute étude se doit d’être intégrée à une vision plus globale et, à ce titre, les résultats d’Henley et al. ne doivent en aucun cas être minimisés. Cependant, si la naturalité n’est jamais un gage d’innocuité en soi, sa diabolisation systématique n’apparait pas plus rationnelle. En Science, la nuance est de rigueur.

VIII° Références

[1] Henley DV, Lipson N, Korach KS, and Bloch CA (2007) – “Prepubertal Gynecomastia Linked to Lavender and Tea Tree Oils” N Engl J Med 2007; 356:479-485 DOI: 10.1056/NEJMoa064725. https://www.nejm.org/doi/pdf/10.1056/NEJMoa064725

[2] Henley DV & Korach KS. (2010) – “ Physiological effects and mechanisms of action of endocrine disrupting chemicals that alter estrogen signaling.” Hormones (Athens). 2010 Jul-Sep;9(3):191-205.

[3] Diaz A, Luque L, Badar Z, Kornic S, Danon M. (2016) – « Prepubertal gynecomastia and chronic lavender exposure: report of three cases.” J Pediatr Endocrinol Metab. 2016 Jan;29(1):103-7. doi: 10.1515/jpem-2015-0248.

[4] J. Tyler Ramsey https://www.youtube.com/watch?v=Xl_SbR394KA – ENDO2018 News Conference

[5] Huang H, Du G, Zhang W, Hu J, Wu D, Song L, Xia Y, Wang X. (2014) – « The in vitro estrogenic activities of triclosan and triclocarban.” J Appl Toxicol. 2014 Sep;34(9):1060-7. doi: 10.1002/jat.3012. Epub 2014 Apr 16.

[6] Alamer M, Darbre PD. (2018) – “Effects of exposure to six chemical ultraviolet filters commonly used in personal care products on motility of MCF-7 and MDA-MB-231 human breast cancer cells in vitro.” J Appl Toxicol. 2018 Feb;38(2):148-159. doi: 10.1002/jat.3525. Epub 2017 Oct 9.

[7] Charles AK, Darbre PD. (2009) – “Oestrogenic activity of benzyl salicylate, benzyl benzoate and butylphenylmethylpropional (Lilial) in MCF7 human breast cancer cells in vitro.” J Appl Toxicol. 2009 Jul;29(5):422-34. doi: 10.1002/jat.1429.

[8] Committee on Herbal Medicinal Products of European Medicines Agency (HMPC-EMA) (2012) – « Assessment report on Lavandula angustifolia Miller, aetheroleum and Lavandula angustifolia Miller, flos » 27 March 2012 EMA/HMPC/143183/2010 http://www.ema.europa.eu/docs/en_GB/document_library/Herbal_-_HMPC_assessment_report/2012/06/WC500128642.pdf

[9] Godos J, Bergante S, Satriano A, Pluchinotta FR, Marranzano M (2018) “Dietary Phytoestrogen Intake is Inversely Associated with Hypertension in a Cohort of Adults Living in the Mediterranean Area.” Molecules. 2018 Feb 9;23(2). pii: E368. doi: 10.3390/molecules23020368.

[10] Yamada K, Mimaki Y, Sashida Y. (2005) – “Effects of inhaling the vapor of Lavandula burnatii super-derived essential oil and linalool on plasma adrenocorticotropic hormone (ACTH), catecholamine and gonadotropin levels in experimental menopausal female rats.” Biol Pharm Bull. 2005 Feb;28(2):378-9.

[11] Köse E, Sarsilmaz M, Meydan S, Sönmez M, Kuş I, Kavakli A. (2011) – “The effect of lavender oil on serum testosterone levels and epididymal sperm characteristics of formaldehyde treated male rats.” Eur Rev Med Pharmacol Sci. 2011 May;15(5):538-42.

[12] Vandenberg L.N., Colborn T., Hayes T.B. et al. (2012) – “Hormones and endocrine-disrupting chemicals : low-dose effects and non-monotonic dose responses”, Endocrine Reviews, 2012 ; 33(3) : 378-455.

[13] Howes MJ, Houghton PJ, Barlow DJ, Pocock VJ, Milligan SR. (2002) – “Assessment of estrogenic activity in some common essential oil constituents.” J Pharm Pharmacol. 2002 Nov;54(11):1521-8.

[14] Simões BM, Kohler B, Clarke RB, Stringer J, Novak-Frazer L, Young K, Rautemaa-Richardson R, Zucchini G, Armstrong A, Howell SJ. (2018) – “Estrogenicity of essential oils is not required to relieve symptoms of urogenital atrophy in breast cancer survivors.” Ther Adv Med Oncol. 2018 Apr 2;10:1758835918766189. doi: 10.1177/1758835918766189. eCollection 2018.

[15] Politano VT, McGinty D, Lewis EM, Hoberman AM, Christian MS, Diener RM, Api AM. (2013) – “Uterotrophic assay of percutaneous lavender oil in immature female rats.” Int J Toxicol. 2013 Mar-Apr;32(2):123-9. doi: 10.1177/1091581812472209. Epub 2013 Jan 28.

[16] Heger-Mahn D1, Pabst G, Dienel A, Schläfke S, Klipping C. (2014) – “No interacting influence of lavender oil preparation silexan on oral contraception using an ethinyl estradiol/levonorgestrel combination.” Drugs R D. 2014 Dec;14(4):265-72. doi: 10.1007/s40268-014-0065-5.

[17] Haris Nikšić, Elvira Kovač-Bešović, Elma Makarević, Kemal Durić, Jasna Kusturica, Samija Muratovic (2017) – “Antiproliferative, antimicrobial, and antioxidant activity of Lavandula angustifolia Mill. essential oil” Journal of Health Sciences 2017;7(1):35-43.

[18] Tabatabaei SM, Kianinodeh F, Nasiri M, Tightiz N, Asadipour M, Gohari M. (2018) – “In Vitro Inhibition of MCF-7 Human Breast Cancer Cells by Essential Oils of Rosmarinus officinalis, Thymus vulgaris L., and Lavender x intermedia. ABC”. 1May2018:81-9. Available from: http://archbreastcancer.com/index.php/abc/article/view/180

[19] Zahra Tayarani-Najaran , Atefeh Amiri , Gholamreza Karimi , Seyed Ahmad Emami , Javad Asili & Seyed Hadi Mousavi (2014) – “Comparative Studies of Cytotoxic and Apoptotic Properties of Different Extracts and the Essential Oil of Lavandula angustifolia on Malignant and Normal Cells”, Nutrition and Cancer, 66:3, 424-434, DOI:10.1080/01635581.2013.878736

[20] Go V, Garey J, Wolff MS, Pogo BG. – “Estrogenic potential of certain pyrethroid compounds in the MCF-7 human breast carcinoma cell line.” Environ Health Perspect. 1999 Mar;107(3):173-7.

[21] Lal B, Sarang MK, Kumar P. – “Malathion exposure induces the endocrine disruption and growth retardation in the catfish, Clarias batrachus (Linn.).” Gen Comp Endocrinol. 2013 Jan 15;181:139-45. doi: 10.1016/j.ygcen.2012.11.004. Epub 2012 Nov 19.

[22] Calaf GM, Echiburú-Chau C. – “Synergistic effect of malathion and estrogen on mammary gland carcinogenesis.” Oncol Rep. 2012 Aug;28(2):640-6. doi: 10.3892/or.2012.1817. Epub 2012 May 17.

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